2008 Speeches

Allocution de Michèle S. Jean
Présidente de la Commission canadienne pour l’UNESCO

Before beginning my formal remarks, I would like to pay tribute to the work of Spencer Moore.

The Canadian Commission for UNESCO has had the privilege to work with Spencer Moore on the celebrations of the World Press Freedom Day at the National Press Club since 2000. It is with deep sadness that we learned of his passing. Spencer was a champion of press freedom and freedom of expression. His work was recognized internationally, especially at UNESCO. His contribution to the advancement of the free flow of ideas and knowledge by word and image was valuable. The Commission wishes to extend its sympathy to the family.

May I invite Joël-Denis Bellavance and Gilles Toupin to join me at the podium.

Excellence,
Mesdames, Messieurs,
Distingués invités,

La presse joue un rôle éminent dans une société démocratique puisqu’il lui incombe de communiquer des informations sur toutes les questions d’intérêt général. La possibilité pour les journalistes de conserver le secret sur l’origine de leurs informations apparaît essentiel pour que ne soient pas taries leurs sources et garantir ainsi la liberté d’information.

Les attaques répétées contre la conservation du secret des sources d’information, principe qui favorise le journalisme d’investigation, ne touchent pas uniquement les pays totalitaires. Ces attaques nous touchent également, ici au Canada.

L’actualité, au Canada comme dans le monde, le rappelle chaque jour : il n’est pas aisé, même dans les sociétés de vieille tradition démocratique, de concilier de façon satisfaisante la liberté de la presse et la responsabilité qui incombe aux professionnels de l’information dans l’exercice de cette liberté.

La liberté de la presse ne doit pas être défendue uniquement hors de nos frontières, dans des pays qui nous sont proches ou lointains et dans lesquels des journalistes continuent d’être assassinés ou emprisonnés. La liberté d’exercice du métier de journaliste, conformément à l’Article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme dont nous célébrons cette année le 60e anniversaire, doit également être garantie au Canada. Non seulement pour la population canadienne, qui mérite une information libre et indépendante, mais également pour ceux, à l’étranger, qui nous regardent et nous jugent. La liberté de la presse dans notre pays se doit donc d’être exemplaire à tous égards. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

Mesdames, Messieurs,
Dans la poursuite de ce combat, votre rôle est éminent. En ouvrant sur le monde, la presse donne accès au progrès, à la modernité. En permettant d’aller à la rencontre de l’autre, de découvrir des civilisations, des modes de vie différents, elle est facteur de dialogue, de tolérance et de paix. En éclairant l’opinion, en dénonçant l’injustice, la violence, les abus de pouvoir et les dictatures, elle contribue à l’édification de l’Etat de droit et à l’enracinement d’une citoyenneté responsable. Benjamin Constant, grand défenseur de la liberté sous toutes ses formes, en parlant de l’information disait fort justement :

La publicité est la meilleure garantie contre l’arbitraire.

Voilà pourquoi la liberté d’opinion et d’expression et donc la liberté de la presse doivent être défendues. De toute évidence, vous en avez fait une priorité.

Le soutien de la Commission canadienne pour l’UNESCO vous est acquis.

Si les droits individuels des journalistes ne suffisent plus à leur permettre d’exercer correctement leur profession, je vous pose la question : ne serait-il pas nécessaire alors de consolider ces droits par des droits collectifs balisés par du droit positif ?

In nominating Joël-Denis Bellavance and Gilles Toupin, the Canadian Newspaper Association noted that they had taken a courageous stand in refusing to reveal the confidential source of a secret document, in a case involving a suspected Al-Qaeda terrorist.

The Canadian Newspaper Association also added that it is vital that the judicial system understand that reporters must not be turned into an investigating arm of the police and security establishment, and that rights of free expression are not inconvenient trifles to be dismissed at whim.

This year’s Award honours your defence of the freedom of the press in a case involving a suspected Al-Queda terrorist. By refusing to divulge your sources, you have joined a brave group of Canadian journalists who have defied court rulings that would have made them extensions of the judicial system.

Mr. Bellavance, Mr. Toupin, I wish to present you with the certificates and the crystal trophies in recognition of your contribution to Press Freedom in Canada and around the world on this UNESCO Day.

· Remise des certificats et des trophées

· Bellevance et Toupin s’adressent au public

· Vous reprenez votre place dans l’assemblée – Don Newman reprend le micro pour la suite de l’événement.

+++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

Discours de remerciement de Gilles Toupin

Gilles ToupinC’est avec beaucoup d’émotion, de reconnaissance, de plaisir, mais surtout avec humilité, que Joël-Denis et moi-même acceptons ce prestigieux prix de l’Association canadienne des journalistes pour la Journée mondiale de la liberté de la presse.

It is a great honor for Joël-Denis and I to accept the Canada International Press Freedom Award.

Je ne vous dirai pas cependant que nous ne sommes pas surpris. Nous le sommes. Il y a maintenant 36 ans que je pratique ce métier et au cours de ces années, maintes fois je me suis retrouvé, à l’étranger, dans des situations difficiles, risquées. J’ai œuvré dans des pays où la liberté de la presse n’est qu’une chimère; j’ai par exemple fait des reportages au début des années 80 sous la dictature de Duvalier fils, j’y ai vu des choses horribles, j’ai couvert la fin de la guerre du Cambodge, des épisodes mouvementés de l’occupation de la Palestine, l’assassinat de Rajiv Gandhi et bien d’autres choses encore. Parfois les balles sifflaient à nos oreilles. Mais je n’ai jamais gagné de prix pour tout cela. Je faisais mon travail et cela m’a toujours comblé.

We would not pretend, Joël and I, that we are not surprised. We are. What is so surprising? We are surprised to have to fight in our own country in 2008 to protect our sources, to have to stand up for a fundamental principle : the freedom of media to gather information. Personnaly, during my 36 years as a reporter, I had been all over the world, covering difficult and risky situations. I never won any prize for that. I was doing my job and I was more than happy to have that privilege.

Puis un jour, ce 3 mai 2008, mon collègue et moi recevons une distinction non pas pour un reportage fait sous les bombes à Bagdad où dans les mille collines du Rwanda pendant le génocide. Non. Nous sommes honorés aujourd’hui parce que nous avons été contraints de nous battre pour la liberté de la presse, à notre grande stupéfaction, dans un des pays supposément les plus libres au monde, un pays reconnu pour sa Charte des droits et libertés, un pays qui se fait le défenseur de la liberté de conscience et de la liberté d’expression : le Canada. Encore hier, Freedom House évaluait que la liberté de la presse avait connu un net recul en 2007 dans le monde pour la sixième année consécutive. À peine, apprend-t-on, 18% des citoyens du monde vivent dans un pays qui jouit de la liberté de la presse. Et le Canada dans tout cela? En bien, le Canada, il est en 18e position dans le monde. C’est décevant.

Today, Joël and I, we receive a prestigious award not for covering the Afghanistan war or another conflict in a remote part of the world. We receive a prize for a battle that takes place within Canada’s borders.

Jamais nous n’aurions imaginé cela. Never we would have imagined a situation like this one, here. Oui, nous sommes surpris. Yes we are stunned. Encore une fois, nous constatons que rien n’est assuré en démocratie, que tout est toujours à refaire, que les glissements et les dérapages arrivent au moment où l’on s’y attend le moins. We realize that nothing is granted for ever in a democracy.

Un tribunal de première instance nous a donc ordonné de trahir la confiance de nos sources en lui révélant leur identité. On nous demande de bafouer en somme ce qui fait le pain et le beurre de notre métier : le respect et le lien de confiance qui nous lient à nos sources. On nous demande de mettre en veilleuse en quelque sorte l’une des forces du quatrième pouvoir dans une société démocratique : sa capacité de recueillir de l’information, de débusquer les abus et les torts de certains, souvent d’ailleurs de ceux qui détiennent le pouvoir. Nous disons non. We say No. We will not betray our sources. We will not be part in any way in jeopardizing the freedom of the press in this country.

Nous disons «Non» bien sûr pour nous-mêmes, pour pouvoir continuer à nous regarder dans le miroir le matin, mais nous disons «Non» aussi pour les autres, pour l’ensemble de la profession, pour ceux qui croient encore au grand principe de la liberté de la presse dans ce pays. Nous disons non pour les Andrew McIntosh, Juliet O’Neill, Haroon Siddiqui, Kim Bolan, Bill Schiller, Derek Finkle, Mark Steyn et pour bien d’autres.

This fight is also the fight of the people I just mentionned. We salute them. Some had won this award. All the other deserve it, too.

Quand je dis «Nous», je ne veux pas simplement parler de Joël-Denis et de moi-même, cela serait d’une prétention sans borne. Ce «Nous», c’est aussi notre journal, La Presse, qui s’est engagé dès le début dans ce combat sans la moindre hésitation, malgré le fardeau financier, parfaitement conscient de la gravité des enjeux pour l’avenir de l’information dans ce pays. Nous voulons profiter de l’occasion ici, Joël et moi, pour remercier La Presse et particulièrement le vice-président et éditeur adjoint, ici présent, Philippe Cantin. Merci Philippe. Merci aussi à notre président-éditeur Guy Crevier et à notre directeur de l’information, Éric Trottier. Le prix de la journée mondiale de la presse de l’Association canadienne des journaux, c’est avant tout le journal La Presse qui le reçoit. Ce sont aussi les avocats de La Presse qui le reçoivent, pour leur labeur admirable et la conviction qu’ils mettent à défendre ce grand principe fondamental du respect des sources journalistiques. Merci maître Patrick Buchholz. Merci maître Christian Leblanc. Vous avez toute notre admiration. Thank you at La Presse for supporting us the way it does.

Merci aussi à tous ceux qui nous ont manifesté leur appui au cours des derniers mois. Merci à Reporter Sans Frontière. Thank you at Reporter without Border. Thank you to the Canadian Newspaper Association. Merci à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Merci aux collègues à Montréal, à tous ceux de la colline parlementaire à Ottawa qui nous ont fait part de leur solidarité, merci à tous les autres que nous pourrions oublier. Thank you collegues for your support.

Mais j’ai un merci tout spécial aussi à dire à mon épouse, Djemila Benhabib, qui est avec nous aujourd’hui, pour son appui extraordinaire. S’il y a bien quelqu’un en cette salle qui mérite un prix pour la liberté, c’est bien elle, bien plus que moi. Elle en sait mille fois plus long que moi sur cette question, elle qui s’est battue toute sa vie contre l’oppression et le fascisme islamiste, elle qui a vu plusieurs de ses amis et de ses collègues journalistes sauvagement assassinés et qui a dû, menacée elle-même de mort, se résigner à l’exil. Merci Djemila. Nous pouvons nous consoler en disant que ton malheur a fait notre bonheur.

This was a special thanks to my wife, Djemila, who deserves more than me an award. She fought for freedom and true democracy in her own country, Algeria. She lost many friends, journalists, teachers and others who were killed just because they believe in freedom and democracy. And she was forced to leave everything she loved, to survive.

Mes amis, nous avons confiance en l’issue de cette bataille judiciaire. J’ai relu l’article 2 hier soir de la Charte des droits et libertés. Je cite. «Chacun a les libertés fondamentales suivantes : la liberté de conscience et de religion, la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse. Je répète : y compris la liberté de la presse.» Nous ne croyons pas que cette petite phrase n’ait qu’une simple fonction ornementale…

Comme me le dit souvent le doyen du Parlement fédéral, le sénateur Marcel Prud’homme, qui est ici et que nous saluons chaleureusement : «S’il faut choisir, en tant que législateur, entre trop de liberté et pas assez de liberté. Mon choix est clair. Je choisis toujours le «trop de liberté».» C’est là une des plus belles choses que ce farouche combattant solitaire m’ait dite! Merci sénateur.

When I have to choose, as a legislator, between too much freedom and not enough freedom, told me very often senator Marcel Prud’homme, it’s very simple. I always choose «to much freedom».

Donc, en terminant, si cette Charte des droits et libertés veut vraiment dire quelque chose, nous sommes persuadés que la liberté de la presse au Canada sera préservée.

Many thanks to the Canadian newspaper association, to the Canadian Committee for World Press Freedom and to all the sponsors off this prize.

Merci. Thank you. Nous vaincrons! We shall prevail!